19 juin 1915 – La Manche – Rudi Altenbach

 

La mitrailleuse de Rudi claque furieusement contre son épaule alors qu’il arrose de projectiles l’avion anglais qui s’éloigne après avoir criblé la passerelle de balles. Deux officiers gisent au sol au milieu de morceaux de verre, alors qu’une mare de sang grandit sous leur corps inertes. Le capitaine n’a qu’un bref regard pour eux avant de hurler par-dessus les alarmes :

“Tirez, les mitrailleurs ! Tirez, bon sang ! Ne les laissez pas s’approcher !”

Rudi jure entre ses dents alors qu’un nouvel avion anglais fonce droit vers le zeppelin. Sa mitrailleuse brûlante rugit une fois de plus, et l’avion vire brutalement avant de s’éloigner. Mais déjà, d’autres appareils manœuvrent pour s’approcher. C’est un véritable essaim d’avions et d’hydravions qui tourne autour du zeppelin comme des vautours autour d’un mourant.

Le zeppelin devait bombarder la côte anglaise, mais cette fois-ci, il était attendu. Le bombardement de Londres a rendu les Anglais nerveux, et en retour, ils comptent bien faire payer leurs actes aux géants des cieux.

L’hélice au-dessus du poste de mitrailleur de Rudi, qui fumait depuis un moment, se met à avoir des ratés et un panache de fumée noir s’en échappe avant que Rudi n’aperçoive des flammes jaillir du moteur.

“Incendie ! hurle-t-il. Incendie moteur !
– Merde ! jure le capitaine. On n’atteindra jamais la côte ! Où en sommes-nous ?
– Vingt minutes à pleine puissance mon capitaine, répond le navigateur en écartant des bouts de verre de sa carte. Dans le meilleur des cas !
– Tenez-les à distance ! insiste le capitaine. S’ils parviennent au-dessus du zeppelin et larguent une bombe, nous sommes fichus !”

Les mitrailleuses continuent de tirer pendant que les verrières explosent sous les tirs des avions anglais qui volent en nuée tout autour du zeppelin et ne lui laissent pas un instant de répit. Le moteur en feu, coupé en urgence par l’équipage, ne s’éteint pas, et pire : ses flammes viennent lécher l’enveloppe du ballon, et Rudi voit avec horreur l’incendie se propager à une incroyable vitesse, transformant le zeppelin en une immense torche.

“Nous sommes trop endommagés ! hurle l’homme qui s’accroche à la barre plus qu’il ne la tient. Je n’ai plus de stabilité ! Accrochez-vous, on pique !”

Rudi sent ses tripes se serrer alors que tout le zeppelin se met à piquer vers l’avant, droit vers les vagues de la Manche. Ses pieds glissent et un matelot qui n’avait pas eu le temps de s’accrocher traverse toute la passerelle en hurlant avant de tomber au travers d’une verrière brisée. Son cri disparaît avec lui, et Rudi se concentre sur sa mitrailleuse pour envoyer encore quelques rafales maladroites aux avions anglais qui, malgré la fin certaine du zeppelin, continuent à le harceler.

“Préparez-vous à l’impact ! ordonne le capitaine en évitant la chute d’instruments de navigation qui traversent le poste de commandement en volant. Dès que nous aurons touché la mer, évacuez ! Et si vous survivez, priez pour que ce ne soit pas un navire anglais qui vous trouve !”

La superstructure du zeppelin gémit sous les flammes qui lèchent ses entrailles, et l’appareil poursuit sa plongée droit vers la mer. Rudi s’agrippe à son poste en priant, et entend à peine le capitaine hurler une dernière fois :

“Bonne chance !”

Les vagues ne sont plus qu’à quelques dizaines de mètres devant le nez du zeppelin, et Rudi compte chaque seconde avant l’impact. Au-dessus de lui, les avions anglais tournent, refusant à piquer si bas pour donner le coup de grâce à l’équipage. Une dernière grande inspiration et puis…

Rudi sent qu’il est arraché de son poste sous la force de l’impact.

Puis plus rien.

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