25 juin 1915 – Grand-Servin – Journal d’Antoine Drouot

 

Aujourd’hui est jour de fête.

Pour plusieurs raisons. La première, c’est que c’est mon anniversaire : j’ai vingt-cinq ans. La seconde, c’est que je vais pouvoir le fêter à Paris.

Quel plus beau cadeau que celui-là ? Je savais que Jules préparait quelque chose avec les autres, et je m’attendais à une quelconque surprise. Mais sûrement pas à ça. Et, à vrai dire, mes amis n’y sont même pour rien.

Ce matin, je me réveille dans une tranchée devant Grand-Servin, au son d’un clairon qui joue dans le lointain. Curieusement, j’entends bien des canons, mais ceux-ci ne grondent pas avec la même intensité qu’à leur habitude. Ils tirent quelques coups puis se taisent, et c’est une autre arme qui prend le relais de l’autre côté de l’horizon et lui répond sporadiquement. Pour un peu, on croirait une conversation entre de vieux géants d’acier qui n’auraient plus grand chose à se dire. Que se passe-t-il ? L’offensive s’est arrêtée ?

À Grand-Servin, il est difficile de le savoir. Les tranchées que nous occupons ici sont des positions de réserve pour tenir la ligne si jamais l’ennemi venait à contre-attaquer et à briser les défenses plus avancées. Pas d’Allemands en face de nous. Pas de risque de recevoir une balle si l’on ne fait pas attention à la hauteur du parapet et que notre tête dépasse quelques secondes. Les boyaux ici sont correctement aménagés et renforcés avec de grandes plaques de tôle récupérées on ne sait où, et des fonds de caisse en bois servent de dalles pour marcher sans s’enfoncer dans la boue autrement creusée par les allées et venues. Pour l’Antoine Drouot que j’étais il y a un an, cet endroit serait sale et humide. Pour le 2e classe Antoine Drouot que je suis aujourd’hui, Grand-Servin a des airs de petit paradis.

“Tu as prévu quelque chose aujourd’hui ? me demande Jules pendant que je m’étire au fond de l’abri.
– Mais oui, dis-je en retour. Promenade de santé ce matin, repas mondain ce midi et soirée dansante en fin de journée. Pourquoi M. Chemin, vous vouliez m’inviter à un thé ?
– Ha ha ! se marre-t-il. Bon, tant mieux si tu n’as rien !
– Et que voudrais-tu que j’aie de prévu ? À part des corvées et des tours de garde ?”

Il hausse les épaules et me sourit avant de quitter l’abri en sifflotant tranquillement. Il salue Bocquet, qui, les yeux cernés, fait chauffer le café devant la porte de notre casemate, puis s’éloigne. La matinée commence paisiblement, mais je sais que quelque chose se prépare. Les yeux de Jules le trahissent.

Il faut l’admettre, jusqu’ici, nous n’avons que peu fêté d’anniversaires. Même célébrer Noël au front s’est avéré compliqué. Mais pour une fois que nous sommes en réserve…

Mes camarades quittent la casemate l’un après l’autre avec de curieux sourires. Seuls restent Bocquet, qui finit par rentrer se reposer un peu après une nuit de garde, Simard, qui refuse de sortir de sous sa couverture, et le caporal Anselme, occupé à rédiger des lettres pour chez lui. L’Ours n’est pas là : je l’aperçois en quittant les tranchées pour me rendre au village chercher de l’eau, et ce géant est penché sur quelque chose au coin d’une maison.

Un vieux de la territoriale tient au bout d’une laisse un chien de berger maigrichon, et est occupé à expliquer à notre immense camarade que c’est pour chasser les rats. Avec la guerre, certains sont devenus si gros et gras qu’ils font peur aux chats. Alors il a trouvé un chien dans une ferme et l’a adopté. L’Ours est en admiration devant l’animal et lui gratte la tête avec prudence, comme s’il craignait de le blesser de ses énormes doigts.

“Tu peux le caresser pour de bon ! insiste le vieux. Regarde, il ne demande que ça !”

Mais le géant secoue la tête nerveusement malgré le chien qui tend le cou tant qu’il le peut pour être flatté un peu plus encore. Je laisse derrière moi ce spectacle et poursuit jusqu’à une pompe à eau pour accomplir ma corvée. Sauf qu’à peine ai-je mis la main dessus que j’entends quelqu’un qui siffle depuis le coin d’une ruelle adjacente.

“Weinberg ?” Je lève les yeux pour apercevoir l’orfèvre me faire signe de le rejoindre. J’approche doucement dans sa direction, jetant des coups d’œil alentours tant l’air comploteur de mon camarade me laisse entendre qu’il vaut mieux être discret, et sitôt à son niveau, il me saisit le bras et m’entraîne dans la rue où tous les anciens de l’escouade sont en ligne.

“Bon anniversaire Antoine ! lance Jules.
– Bon anniversaire Antoine ! lancent les autres.
– Merci, dis-je, mais pourquoi le…
– Silence ! s’exclame Jules. On fête ça au restaurant !”

J’ai beau insister pour qu’on m’explique ce qu’est cette sombre histoire de restaurant, personne ne souhaite me répondre, et tous guettent le côté opposé de la ruelle où Henry fait le guet. Il finit par nous faire un signe de la main.

“Il arrive ! s’exclame Kane. Allez, vite, vite !
– Mais qui ?
– Ton taxi ! se marre Papa.”

Nous cavalcadons jusqu’au bout de la ruelle alors qu’une voiture passe devant, conduite par un soldat à l’uniforme impeccable et l’air particulièrement fier de lui : une estafette d’officier bien connu du régiment. Depuis qu’il a obtenu une voiture du colonel pour faire transiter ses messages, il la prend pour un oui ou pour un non.

Mais aujourd’hui, à peine est-il descendu de sa voiture pour porter un message que mes amis m’entraînent en courant vers le véhicule et que Benoît se place derrière le volant. Le moteur hurle lorsqu’il appuie à fond sur l’accélérateur, et les quelques soldats qui étaient là regardent, effarés, cette escouade qui vient de prendre d’assaut la voiture s’enfuir dans un rugissement, loin de la pauvre estafette qui nous court derrière quelques instants en gesticulant.

Nous sommes serrés sur les sièges ou debout sur les marchepieds et la pauvre voiture peine devant un tel poids. Tout le monde rit de bon cœur, mais j’avoue être un peu inquiet :

“Qu’est-ce que vous foutez ? Il va nous attirer des emmerdes !”

Jules me donne une tape derrière le crâne et imite un officier fier de lui :

“Allons soldat Drouot, vous sous-estimez le général Chemin ! Ce plan, petit poilu, est sans faille ! J’ai ici un mot du Président Poincaré qui m’autorise à prendre ce véhicule pour les besoins de ma troupe…”

Il me montre un papier : un ordre de réquisition signé par… le sous-lieutenant Ducastel !

“Mais comment ?
– Notre curé manque de vin de messe, sourit Henry qui pend à l’extérieur de la voiture. Et puisque le ravitaillement traîne, il a accepté de nous laisser prendre une automobile si on en ramenait.
– Tu vas voir si l’estafette tente de gueuler ! s’amuse Riou. Ducastel va le calmer à sa manière !”

Je me mets à rire moi aussi, alors que notre automobile file sur les routes de l’Artois. Nous croisons des convois de munitions et des canons de 75 que des chevaux tractent sous les encouragements de leurs artilleurs.

“Laissez passer les poilus ! beugle Benoît en klaxonnant. Planquez-vous les artiflots, vous savez faire qu’ça !”

Les artilleurs jurent lorsque la voiture en roulant dans une flaque éclabousse plusieurs d’entre eux, provoquant d’autant plus de rires au sein de notre équipage.  Je les regarde disparaître derrière nous pendant que Jules continue à jouer au généralissime.

“Parfait, tout se déroule comme prévu ! Et la reconnaissance ? Que dit la reconnaissance, soldat Henry ? Est-ce que le restaurant est prêt à accueillir notre tablée ?
– D’après un cycliste que j’ai vu ce matin, oui mon général.
– Soldat Kane, avez-vous votre nécessaire ?
– Oui mon général !
– Alors chauffeur Mordin, direction notre repas !”

La voiture finit par s’engager sur un chemin de terre bordée d’arbres et nous approchons d’une ferme isolée qui ne paie pas de mine, mais devant laquelle j’aperçois une femme d’une cinquantaine d’année à l’air sévère qui nous regarde approcher, un bâton à la main. Dès que nous avons passé la porte de sa cour, elle lève son bâton, menaçante, pour le baisser lorsqu’Henry saute au bas de la voiture avant même que Benoît ne l’ait arrêtée.

“Ah, c’est vous ! dit-elle. Bon, faites vite ! Je ne veux plus voir ces tonnelets chez moi !”

Près d’un banc, plusieurs tonnelets de bois sont empilés, et je devine qu’ils contiennent le vin que Ducastel souhaite tant avoir. Kane et Papa s’empressent de les charger à bord de la voiture, pendant que Riou tourne dans la cour de la ferme et tente de jeter des coups d’œil à l’intérieur, ce qui ne manque pas d’énerver la maîtresse des lieux.

“Ça suffit, pillards, je vous vois épier ! Je voulais bien que vous emmeniez le vin de mon ivrogne de mari, mais ne pensez pas obtenir plus de moi !
– Allons, intervient Henry, il ne fait rien de mal ! Et puis… nous avons de l’argent, vous savez ?
– Montrez-le ! exige la fermière.”

Henry présente une enveloppe gonflée de piécettes, et se met à avouer le second motif de notre visite.

“Il paraîtrait que vous auriez des oies…
– Ah non ! s’exclame-t-elle. Les oies, c’est bien trop cher pour des soldats !
– Madame, nous nous sommes cotisés, insiste Henry. Il y a là bien plus que le prix d’une oie.
– Une oie au front, soldat ! Ce n’est pas le même prix !
– Mais, tout de même, comptez…
– Non ! Allez, déguerpissez !”

Henry grimace en revenant vers la voiture, et Jules s’empresse de prendre sa place pour tenter de négocier.

“Madame, mon camarade vous a fait une offre généreuse ! Vous devriez avoir honte de refuser ce que des soldats ont mis tant de temps à réunir !
– Ce n’est pas mon problème. Fichez le camp !
– J’insiste, dit Jules sans se décourager. Puisque cette oie, nous voulons la payer. Mais que croyez-vous qu’il se passera lorsque le bruit courra que vous refusez de vendre votre volaille ? Eh bien, s’ils ne peuvent l’acheter, les poilus viendront la voler. Vous pouvez gagner de l’argent maintenant ou tout perdre demain !”

L’argument de Jules fait mouche, et la femme grimace à son tour avant d’arracher l’enveloppe des mains de mon ami.

“Bien, mais juste une, et c’est moi qui la choisis, nous sommes d’accord ?”

La femme est dure en affaire, et injuste avec nous, comme tant d’autres civils qui nous considèrent plus comme une menace que comme leur ligne de défense. Qu’il est loin, le temps de ces villages décorés de fanions tricolores qui célébraient notre passage l’année dernière. Oui, mais en ce temps-là, on s’imaginait que c’était en Allemagne, que nous irions nous ravitailler chez l’habitant.

Sitôt que la fermière nous a désigné la vieille oie qu’elle concède nous vendre pour un prix honteux, Benoît s’en saisit par le cou dès que l’animal passe trop près du bord de son enclos, et la tue d’un coup sec avec ses grosses mains de montagnard. Et ce précieux butin ajouté à nos tonnelets de vin, nous quittons la ferme non pas pour rejoindre notre voiture, mais pour aller nous asseoir sous un arbre et préparer de quoi cuire l’animal. Depuis le temps que nous sommes en guerre, l’affaire est vite entendue et rapidement, l’oie est en train de rôtir au-dessus d’un feu pendant que nous profitons de l’un des tonnelets pour nous rafraîchir.

“Bon anniversaire Antoine ! dit Jules.
– Merci.
– Bon anniversaire Antoine ! reprend Riou. Enfin, tu sais, tout ça, c’est surtout un prétexte pour manger quelque chose de bon, hein !
– Je n’en doute pas, dis-je en souriant.
– De l’oie, salive Benoît. Depuis combien d’temps… une oie, nom d’Dieu !
– Et pour le vin ? dis-je un peu inquiet.
– Bah, sourit Jules. Ducastel n’a pas demandé un nombre exact de tonnelets. Il aura son vin, et nous notre festin ! Tout le monde est satisfait. Et puis ce n’est pas un bel anniversaire, ça ? Au milieu de la campagne, les fesses dans l’herbe, devant un rôti, avec du vin et des copains ?”

Je regarde autour de moi, et je dois bien l’avouer : c’est probablement le plus incroyable anniversaire de ma vie. Au sens que je n’aurais jamais cru en avoir un comme celui-ci un jour. Je ne connais les gens autour de moi que depuis moins d’un an, mais déjà, je suis plus proche d’eux que je le fus jamais de Lucien. Parce qu’ils ont tout risqué avec moi. Et vivent les mêmes misères. Je suis là, hors de Paris, avec eux et Jules, au milieu de nulle part, et Jules a raison : c’est un très bel anniversaire.

Le repas est excellent, et Benoît se glisse contre le tronc de l’arbre qui nous fournit de l’ombre, son quart de vin encore en partie rempli, et baille bruyamment, prêt à entamer une sieste. Mais Kane a tôt fait de le secouer.

“Non Benoît, tu ne pionces pas ici.
– Et pourquoi pas ? J’ai bien mangé, bien bu, une bonne sieste là d’ssus et j’s’rai un homme heureux, dis.
– La voiture, Benoît, explique Kane. Il faut qu’on la ramène, sinon Ducastel va flairer quelque chose. On a déjà bien abusé du temps que nous avions.”

Benoît a un regard triste pour les braises de notre feu et les os dispersés de l’oie. Il se lève en grommelant, et voyant que d’autres paressent eux aussi dans l’herbe, il se met à brailler.

“Allez, quand faut y aller, faut y aller ! Debout, qu’on arrête de m’emmerder et que j’puisse dormir en paix !”

C’est une escouade ralentie par sa digestion qui se traîne lourdement jusqu’à l’automobile qui nous attend dans la cour de la ferme, et nous reprenons le chemin des tranchées, Benoît conduisant bien plus prudemment, fatigué qu’il est et surtout, peu motivé à l’idée de retourner aux tranchées. Nous suivons lentement des ambulances qui remontent vers les lignes, et passons le panneau à l’entrée de Grand-Servin lorsque soudain, Benoît fait une grande embardée et manque de rentrer dans la clôture d’un jardin.

“Merde ! s’exclame Papa qui a failli en tomber du marchepied. Qu’est-ce que tu fous ?
– R’gad’ ! répond le montagnard en montrant le bout de la rue où l’on aperçoit un bout de la place du village. Ils ont rassemblé l’bataillon. On va s’pointer en r’tard !
– Bon, vite ! Ajustez vos tenues, ordonne Henry, et on rejoint les rangs du fond discrètement !”

Nous nous faufilons entre les maisons et suivant le plan d’Henry, arrivons par l’arrière de la place pour nous mettre en rang derrière la première unité venue. L’affaire vient à peine de commencer, car Chassagne, loin devant nous dans les rangs, nous aperçoit arriver et furieux, nous fait signe de nous avancer aussi vite que possible pour le rejoindre. Il jette un regard noir à chacun d’entre nous et nous fait bien comprendre qu’il a vu les taches de gras sur nos uniformes. Mais il ne peut rien dire, car le colonel a débuté un discours devant l’unité en ordre, et ne nous a même pas remarqués, occupé qu’il est à faire de grandes phrases sur la guerre.

Et pourtant, c’est de lui que va venir ma plus belle surprise.

“… la bataille en cours nous a permis de reprendre des positions cruciales, dit-il avec des airs de tribun. Mais l’ordre vient d’arriver : l’offensive est terminée. Les pertes ont été nombreuses, nous le savons mieux que n’importe qui, mais nous nous souviendrons de…”

“Pfff, souffle Benoît. Du vent, comme d’habitude.
– Tais-toi ! ordonne soudain Jules, plus sérieux que jamais. Écoute.”

Le colonel a changé de page dans son discours, et son ton est soudain plus mécanique. Pourtant, son annonce est la meilleure qui soit depuis un an.

“Messieurs, vous avez bien combattu. Comme vous le savez, toutes les permissions ont été supprimées depuis la déclaration de guerre. Vous n’avez pas vu vos familles depuis près d’une année à présent, et je sais qu’elles vous manquent. C’est pourquoi, très officiellement, les permissions viennent d’être rétablies. À partir du premier juillet, soit la semaine prochaine, vous pourrez, par rotation, rentrer chez vous quelques jours et voir vos proches. N’oubliez pas : soyez aussi disciplinés dans vos foyers que vous l’êtes au front, car…”

Mais déjà, plus personne n’écoute le colonel. Un joyeux brouhaha vient d’éclater, et certains soldats abandonnent les rangs pour s’enlacer en riant. Ça y est ! Après une année de guerre, nous allons enfin pouvoir rentrer chez nous ! Jules me fait un clin d’œil, alors que Benoît, après un court moment d’euphorie, pose ses questions à haute voix :

“Oui mais, pour ceux qu’habitent loin… on aura des jours d’plus, pour rentrer ?”

Le colonel finit par interrompre son discours pendant que les sous-officiers tentent tant bien que mal de remettre un peu d’ordre dans ce qui ressemble plus à une fête de village improvisée qu’à un rassemblement de bataillon. Dans ce chaos, impossible de punir tout le monde, et c’est la seule raison pour laquelle nous échappons à des sanctions pour notre arrivée tardive.

Pour mon anniversaire, voilà mon cadeau : je rentre chez moi.

Je viens d’apprendre que Jules et moi serions parmi les premiers à partir.

La semaine prochaine, je serai à Paris.

Je bous d’impatience.

Et j’avoue aussi me demander : est-ce que tout va bien se passer ?

Je n’ai plus été en contact depuis trop longtemps avec la civilisation.

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